L'olivier greffé, le théologien Jacques Ellul revient sur la Lettre de Paul au Romains

L'olivier greffé, le théologien Jacques Ellul revient sur la Lettre de Paul au Romains

«Je dis donc: Dieu a-t-il rejeté son peuple?» Il est évident que cette question de Paul est blasphématoire pour les juifs de son époque car, jusqu’au IIIe siècle av. J.-C., les juifs vivent dans l’appréhension d’être rejetés. Ils craignent que ce Dieu souverain ne « détourne son visage» et c’est pour eux la plus grande crainte: que Dieu Se détourne, c’est encore plus grave que Sa colère (Pourquoi caches-tu ta face ? Ps. 44, 25). Ils ont l’expérience que leur Dieu est souverain de telle façon que ce qu’Il veut, à la fois se réalise et est indiscutable. Le Psaume 74 est émouvant: «Pourquoi t’irrites-tu, ô Dieu, contre ton troupeau? Pourquoi rejettes-tu pour toujours?»: il y a donc cette possibilité terrible ! Et l’on rappelle à Dieu les promesses qu’Il avait faites : « Et pourtant tu as rejeté, tu as repoussé, tu t’es irrité contre ton oint... » (Ps. 89, 39). De même, chez les prophètes de l’Exil, nous retrouvons sans cesse la même question : Dieu nous a abandonnés, Jérusalem est déserte, le Temple détruit... Et les prophètes font leur possible pour relever le courage de ce peuple et proclamer que, malgré les circonstances historiques, Dieu n’a pas signifié par là l’abandon du peuple élu ni la suppression de l’Alliance; mais, sans céder au désespoir, ces prophètes du courage et de l’espérance conservent en arrière-fond la possibilité d’un rejet définitif...

Or, à partir du IIIe siècle, se produit manifestement en Israël un retournement d’opinion, et aussi de théologie ! Les juifs deviennent très assurés que leur élection est définitive ; que leur Dieu souverain ne les rejettera jamais ! De nombreux textes en témoignent le temps de l’inquiétude est fini, Israël s’avance avec son Dieu; cela est lié à la fois aux événements historiques et à une nouvelle compréhension de la Torah (W. Baron, Histoire du peuple juif T.2, PUF-Saulnier, Histoire d’Israël, T.3, Le Cerf, 1985). Et comme le dit Maillot : « L’élection de Dieu est capturée par Israël ! » Nous retrouvons donc ce même problème, déjà abordé, de l’appropriation: autrement dit, il est parfaitement exact, c’est une meilleure compréhension de la Révélation qu’Israël reçoit maintenant. Dieu peut rejeter celui qu’Il a choisi et aimé : Il ne rejette pas «à toujours ». Quand Il se détourne, Il ne perd jamais la mémoire de Son alliance ; l’expérience de cette période, c’est que, certes, Dieu peut rejeter mais ce ne sera que temporairement. On peut Lui faire confiance. On peut rester assuré. Dieu ne rejette pas à toujours : cela est vrai, mais il ne faut pas oublier sur quoi repose la permanence de cette alliance. Ce que Dieu a promis, Il le tient toujours ; l’alliance qu’Il a déclarée, Il la maintient au travers des vicissitudes de l’Histoire. Mais tout repose sur Dieu seul. Si l’autre est infidèle, Dieu, Lui, reste fidèle. Et l’Alliance, alors, se maintient mais ne repose que sur la fidélité, l’amour, le pardon, la patience de Dieu. Nous n’y avons aucun mérite. Tout ce qu’alors l’homme peut faire en traversant ce « rejet », qu’il sait temporaire, c’est de reconnaître son Dieu, envers et contre tout, comme le Dieu fidèle et Le prier, toujours, comme «mon Dieu »(1)

Le changement, ici, c’est qu’Israël est devenu beaucoup trop sûr de lui ! Il est tellement certain que Dieu ne l’abandonnera pas qu’il en fait une sorte de propriété. Cela va de soi. Sans se rappeler que, là aussi, tout est grâce, et que c’est par grâce (et fidélité envers Lui-même) que Dieu ne rejette pas «à toujours» Autrement dit, de même qu’Israël s’était approprié la Révélation (qu’il devait porter à tous) et l’Alliance (qu’il devait annoncer à tous comme Evangile), de même, maintenant, il s’approprie en quelque sorte la fidélité de Dieu et Son élection ! Il devient beaucoup trop sûr de lui. Voilà pourquoi la question que pose Paul est scandaleuse et blasphématoire pour les juifs de son temps (qui, pourtant, du point de vue de la compréhension historique de leur histoire, auraient pu se poser au moins des questions sur les périodes scandaleuses et néfastes des Asmonéens, des Hérodiens, ainsi que leur soumission aux Grecs, aux Séleucides, aux Romains, etc.).


Et voici que Paul, non seulement pose cette question mais, en plus, fournit un argument stupéfiant pour attester que Dieu n’a pas rejeté Israël ! La preuve, c’est lui-même, Paul ! Dieu a-t-il rejeté tout son peuple? Non, puisque je suis là!; lui, un israélite pur sang, de la tribu de Benjamin (qui fut, rappelons-le, la seule tribu autochtone qui resta attachée à la maison de David lors de la rupture entre Israël et Juda). Et c’est une tribu qui, dans l’histoire et devant Dieu, représente le «Tout-Israël ». Benjamin est appelé le Bien-Aimé du Seigneur lors des bénédictions rapportées à Moïse, dans le Deutéronome (XXXIII): que Ruben vive, que Juda retrouve son alliance avec Dieu, que Lévi soit fidèle, Dan, Gad seront des guerriers féroces, Zabulon sera riche, etc. mais sur Benjamin : « C’est le Bien-Aimé de l’Eternel, il habitera en sécurité auprès de lui. L’Eternel le couvrira toujours et résidera entre ses épaules. » De fait, tout au long de l’histoire d’Israël, Benjamin a eu un rôle de premier plan dans le dessein de Dieu. On retrouve cette importance dans Jérémie, lui-aussi fils de Benjamin ; et sur cette tribu d’abord est proclamé «Je t’établis aujourd’hui sur les nations et sur les royaumes... » par la voix du prophète de Benjamin!

Quand même, Paul aurait pu donner d’autres exemples que le sien pour attester cette permanence de l’Alliance de Dieu! Il aurait pu dire que les témoins principaux de Jésus, sur la parole de qui repose tout l’Evangile, ont été des juifs qui avaient suivi jésus. Il aurait pu rappeler qu’il existait à Jérusalem une Eglise judéo-chrétienne composée presque uniquement de juifs! Mais non, il se donne seul comme témoin. Orgueil? peut-être, mais aussi considérable sentiment de responsabilité. Tout-Israël résumé en un si fragile témoin ! Et Paul a un argument supplémentaire considérable pour se donner comme témoin: il a été un persécuteur des chrétiens, un ardent zélateur de la destruction de cette hérésie, et voici qu’il est converti: ces deux phases attestent bien qu’il en est de même pour Tout-Israël: Dieu n’a pas repoussé son peuple puisque même un persécuteur a pu être repris par Dieu pour devenir témoin. Paul est donc ainsi comme une sorte de gage vivant de la grâce toute-puissante. Car si Dieu avait finalement décidé de rejeter tout Son peuple, Il aurait commencé par rejeter l’ ‘’élite’’ du peuple; Il aurait rejeté ce qui était le plus représentatif, et Paul faisait partie de cette élite !

Bien plus, ce peuple, Dieu l’ « a connu d’avance ». Or, cette connotation est essentielle comme Paul l’a montré au chapitre VIII: «Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein. Car, ceux qu’Il a connus d’avance, Il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils... Et ceux qu’Il a prédestinés, Il les a aussi appelés, et ceux qu’Il a appelés, Il les a aussi justifiés, et ceux qu’il a justifiés, Il les a aussi glorifiés. » Quand on se rappelle la précision de la pensée et du vocabulaire de Paul, on ne peut pas dire que c’est par hasard qu’il emploie cette phrase: «Son peuple, qu’Il a connu d’avance. » Cette formule entraîne nécessairement avec elle tout le reste: prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés.

Ici, je vais m’avancer beaucoup: « Prédestinés à être semblables à l’image de son Fils. » Spontanément, les chrétiens penseront : le Fils Jésus étant ce qu’il a été, les chrétiens sont appelés à devenir semblables à l’image de celui-ci. Quantité de textes vont dans ce sens: ceux où Jésus annonce par exemple que les serviteurs seront traités comme le Seigneur. Mais n’est-il pas possible de faire une lecture temporellement « retournée »: « Ce peuple était prédestiné à être à l’image de son Fils... », c’est-à-dire qu’il était déjà, au cours de l’Histoire, ce que Jésus allait être lui aussi au cours de son histoire. Le peuple juif, image prophétique du Fils de l’Homme, Fils de Dieu! Ne nous scandalisons pas, et méditons. Après avoir posé ce point de départ, Paul va cheminer en démontrant comment en effet Dieu n’a condamné personne, rejeté personne. Mais il y a ce que Luther appelait l’œuvre de la main droite de Dieu et l’œuvre de la main gauche. Je crois qu’il n’est pas exact de traduire la main droite par la grâce et le salut, et la main gauche par la justice et la damnation. Il me semble plutôt que cela voulait dire que Dieu œuvre par des voies différentes et qu’il y a les œuvres accomplies par Sa main droite (l’Église) et les œuvres (positives aussi !) accomplies par Sa main gauche, en Israël tout particulièrement. De même, Barth intitulera deux chapitres de son commentaire: Le Dieu de Jacob; Le Dieu d’Esaü. Celui-ci, même « haï» par Dieu, n’est nullement jeté en enfer, ni damné, ni hors de l’amour de Dieu ! Car s’il y a, aujourd’hui, deux alliances, il n’y a qu’un seul Sauveur pour tous.

Vient alors, dans les v. 2 à 5, la comparaison avec Elie. Histoire bien connue. Elie qui fuit dans le désert, après avoir obtenu sa victoire triomphale sur les prophètes de Baal (I, R. XVIII) et les avoir fait égorger. Tout le peuple a été convaincu par le miracle. Et voici qu’Elie s’enfuit. Et il proclame deux choses: je ne suis pas meilleur que mes pères (je pense qu’Elie est brusquement saisi du remords d’avoir fait tuer les quatre cents prophètes de Baal !) ; puis il demande à Dieu, après que celui-ci est passé, de lui ôter la vie, « parce que je suis resté moi seul fidèle ». Tout le peuple a trahi. En faisant allusion à ce récit, il semble que Paul veuille plus ou moins s’identifier à Elie comme un intermédiaire entre Dieu et les hommes. Mais il y a une différence considérable entre eux: Elie prononçait un acte d’accusation contre Israël: ils ont tous abandonné ta Révélation — la Torah —, ils ont tué tes prophètes, ils ont renversé tes autels... Il faut donc que tout ce peuple soit rejeté. Au contraire, Paul plaide pour Israël, et c’est pourquoi il insiste sur la fin de l’histoire d’Elie. Dieu lui répond: «Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont pas fléchi les genoux devant Baal, » «Toi, tu ne les connais pas, dit Dieu, mais moi je les connais ! Et, quand tu les accuses, tu ne sais pas ce que tu fais !» Sept mille chiffre qui entraîne deux remarques: dans I Rois (XX, v. 15), on nous raconte que le roi Achab a décidé de passer en revue toute l’armée d’Israël ; il réunit tous les hommes, et ils étaient sept mille ! Ironie je me suis réservé sept mille hommes en Israël. Mais justement toute l’armée est de sept mille hommes Autrement dit: tous ces hommes sont en réalité restés fidèles, même si tu ne le sais pas (et ce n’est pas étonnant puisqu’au moment du conflit il est dit que tout le peuple s’écria « C’est l’Eternel qui est notre Dieu! »).

Il faut en outre rappeler la symbolique, élémentaire, du nombre sept mille : chiffre de la perfection, multiplié par 1000 : qui est (comme tous les multiples de 10) l’indication d’un nombre immense. Les deux indications convergent (la symbolique étant encore plus complète et illimitée que la narrative). Mais il est aussi permis de penser que ce nombre de sept mille indique en effet une partie limitée de ce peuple d’Israël soumis à Achab, auquel cas la combinaison des données précédentes et de celle-ci veut dire que Dieu s’est bien réservé, à l’intérieur du peuple d’Israël, un reste et que, finalement, ce reste a sanctifié tout le peuple d’Israël. C’est cette interprétation -là que Paul retient comme il le montre dans la suite de sa démonstration : de même, dans le temps présent, il y a un reste selon l’élection de la grâce.

Mais Paul revient sans cesse, dans toutes ses lettres, à son affirmation centrale: si c’est par grâce ce n’est pas par les œuvres. Si c’était par les œuvres ce ne serait plus la grâce ! Donc, Israël peut accumuler les œuvres de fidélité à la Torah, cela ne sert de rien lorsqu’il ne reconnaît pas Jésus comme le reste du reste en qui réside tout le salut d’Israël. Une fois encore, ce qu’Israël voulait obtenir à tout prix (la certitude de son salut), il ne l’a pas obtenu de cette façon ! Donc, certains d’Israël sont repoussés : Israël, dans son entier, n’a pas trouvé ; c’est l’élection qui l’a obtenu ; ce qui fait que ceux qui ne reçoivent pas dans l’humilité cette élection sont mis de côté et «endurcis» (ou engourdis). Et, ici, Paul, qui cite souvent la Torah de façon approximative, durcit le texte du Deutéronome. Ce texte dit: «Dieu ne vous a pas donné un cœur pour comprendre, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre » ... il s’agit de tous les miracles salutaires que Dieu a accomplis dans et pour Israël. Paul le change en une action positive de Dieu : «Dieu vous donné des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. » On retrouve l’idée que ce n’est donc pas une mauvaise volonté d’Israël ; ce n’est pas un esprit de refus, c’est Dieu qui l’a fait (donc... Israël n’est pas responsable !). Mais Paul ajoute aussitôt au texte du Deutéronome : «jusqu’à aujourd’hui» (v. 8). Et cela correspond bien à l’espérance que Paul continue d’affirmer : ce «jusqu’à aujourd’hui » veut dire que tout est possible demain. Une fois de plus, l’espérance pour Israël ; tout est possible demain parce que Dieu reste le Dieu d’Abraham, fidèle, et que, demain, il peut éveiller le Tout-Israël et lui donner des yeux pour voir! Et Paul continue son utilisation un peu abusive en appliquant à Israël un texte de David (Ps. L XIX, 23.-24) qui vise les ennemis de David, mais il s’en sert pour répéter que leur table (qui, en réalité, est l’autel du Temple), surchargée de sacrifices, d’offrandes (qui sont un autre aspect des œuvres), devient pour eux un piège. A côté des œuvres éthiques et religieuses, les sacrifices et offrandes, signes d’obéissance et de générosité, égarent aussi le peuple de la grâce et de l’élection en conduisant, inévitablement, à penser que ces offrandes assurent le salut qui ne serait pas gratuit.

L’on revient toujours au grand retournement dont nous avons parlé: quand on place œuvres et offrandes au premier plan, on le fait pour être sauvé; au contraire, quand on sait que l’on est sauvé par pure grâce, on fait ces œuvres et ces offrandes parce que l’on est assuré du salut et comme reconnaissance, comme action de grâce Ainsi, Israël, de par son élection même, est placé (était, sera) devant un choix décisif. Il faut qu’il cesse de rechercher à tout prix, par sa force, sa volonté, ses scrupules, son intelligence aussi, qui restent à son initiative, ce qu’il cherche avant tout, être ce peuple témoin, le peuple de la vérité...

Je pourrais ajouter, comme un post-scriptum à la méditation de ces versets 1 à 10, que Paul se met de façon tout à fait subjective dans ce drame d’Israël. Il ne veut en rien être séparé de son peuple: «je suis là »! Et cela doit nous rappeler une vérité essentielle concernant Israël : on ne peut pas parler objectivement d’Israël. On ne peut pas ne pas prendre parti pour ou contre. Israël est bien un peuple mis à part, et sa présence est forcément une mise en question de chacun de nous. C’est pourquoi, sitôt qu’Israël est présent, les passions se déchaînent: pour, contre. La vie même de ce peuple nous pose des questions décisives : celle de l’élection, celle de la liberté de Dieu, celle de l’aventure de la présence de Dieu.

Bien entendu, les hommes qui haïssent et persécutent ce peuple ne savent pas que, ce faisant, c’est Dieu même qu’ils haïssent et persécutent, dans sa fidélité, sa patience, sa présence.

Et c’est toujours vrai, même aujourd’hui où, refusant Jésus, Israël est temporairement mis de côté pour l’œuvre de Dieu. Dieu ne lui a pourtant rien enlevé ! Dès lors, à côté du drame des persécutions, il y a cet autre drame de l’erreur des théologies qui objectivent l’histoire d’Israël et nos chapitres de Paul en particulier. Tirer de tout cela une dogmatique, fût-elle orthodoxe et biblique, ,c’est justement ce que nous ne pouvons faire ! L’Election, la Prédestination ce ne sont pas des loci theologici, ce ne sont pas des thèmes de philosophie, ce ne sont pas des «problèmes », ce ne sont pas des pierres neutres pour la construction d’un édifice théologique, ce sont des «mises au pied du mur », une interpellation qui exige une décision parce que c’est l’affaire décisive de toute vie humaine ! Et la présence d’Israël — que ce soit le reste qui a reconnu, aimé Jésus comme Messie, ou l’autre, qui reste dans son attente par fidélité — provoque inévitablement le trouble : la joie ou la haine.

V. 11-15: Nous entrons alors ici au cœur du mystère d’Israël: le mystère de la « chute ». «Ils ont bronché»: bien sûr, puisque Dieu leur a donné des yeux pour ne pas voir ! Qu’aurait-il pu arriver d’autre ! Mais Paul emploie un terme assez étonnant: ce n’est pas parce que l’on « bronche », pour un cheval, faire un faux pas) ou que l’on «glisse », trébuche, etc. qu’on tombe nécessairement ! Il n’y a eu qu’un faux pas. Mais, aussi bien, ils se sont heurtés au rocher. Le rocher sur quoi ce peuple reposait! Et Paul pose une curieuse question: «pourquoi» ont-ils fait un faux pas, pour quoi ont-ils heurté l’écueil... Si cela s’est produit, on peut se demander avec Paul: Dieu a-t-il voulu les perdre? Loin de là, s’exclame-t-il de nouveau ! Et l’on peut avoir l’impression que le texte est confus. D’un côté Paul dit: Est-ce pour tomber... non; et de l’autre : «Par leur chute, le salut est devenu accessible... » Donc, d’un côté, il semble dire: ils ont glissé ; Dieu ne voulait pas les faire tomber, mais de l’autre, il parle de leur «chute»! Donc ils sont tombés ! Oui, mais le tout tient au: Pour quoi ? Est-ce pour les faire tomber... c’est-à-dire que l’objectif de Dieu, alors, aurait seulement été de les faire tomber et, ainsi, de les condamner: mais ce n’est pas du tout l’objectif de Dieu qui ne cherche nullement à condamner son peuple, car la chute permet le salut de tous!

Voilà l’objectif, le « pour» n’est pas de faire tomber et de rejeter son peuple! En les faisant tomber, le but, c’est de sauver tous les hommes ! Il ne dit pas qu’ils ne sont pas tombés; nous avons vu les pièges. C’est là un simple moyen de la miséricorde de Dieu. Puisque les juifs ne remplissaient pas la mission dont ils avaient été chargés (porter au monde la bonne nouvelle de l’Alliance), ils ont en quelque sorte laissé une place vide ! Dieu, alors, choisit un autre chemin pour atteindre le monde entier, et Dieu attend qu’Israël entre lui aussi dans ce chemin pour être sauvé avec les autres. La chute d’Israël a permis l’apparition du reste ultime : Jésus-Christ. Et en Jésus-Christ, c’est l’universalité du salut qui est prononcée. Cette chute provoque une merveilleuse aventure, et nouvelle, de Dieu avec les hommes ! Dirons-nous alors que ce rejet de Jésus par une majorité en Israël est une felix culpa (comme on l’a dit au sujet de la désobéissance d’Adam)? Certes non ! Jamais une faute, une chute, un accaparement par l’homme n’est félix. Cette chute est dramatique, comme toute faute contre Dieu. Dramatique mais non tragique. C’est-à-dire qu’elle entraîne mille malheurs, mille défaites pour Israël, et la haine des nations ; mais non pas tragique en ce qu’il n’y a là aucun destin, aucune fatalité sans avenir et sans espérance. Maintenant, le mur qui séparait les païens et les juifs est tombé. Les païens étaient en dehors des alliances (non pas cependant hors de l’Alliance de Noé), hors de lia Promesse (faite uniquement à Abraham et ses fils), ils étaient sans espérance et véritablement athées, c’st-à-dire que par défaut de la Révélation de l’Unique, « ils s’inventaient des dieux qui n’en sont pas ». Et maintenant, ces païens sont réconciliés avec_Dieu. Dieu s’est réconcilié avec tous les hommes parle sang du Christ. Même s’ils ne le savent pas. Et l’Evangile consiste à proclamer à tous : « Maintenant, vous êtes réconciliés, la Promesse est aussi pour vous, et vous êtes appelés à la Vie.» Ainsi, la « chute» des juifs a permis le salut des païens. En suivant ce chemin-là, Paul inverse le schéma des promesses de la première alliance : les juifs sont le peuple de Dieu qui doit porter la Promesse à tous, et tous seront sauvés par cette prédication. Maintenant, c’est la foi des païens qui atteste l’Évangile, et les juifs ont à recevoir des païens cette nouvelle alliance, cette nouvelle promesse du salut. Assurément, cela ne pouvait (et ne peut) être reçu et entendu par les juifs. Paul est accusé d’avoir profané la Loi, mais il est convaincu que Dieu n’a nullement abandonné les juifs; au contraire, il met le comble à l’action de sa grâce en les sauvant aussi gratuitement, ce qui impliquerait leur conversion. Mais voici que l’on ne peut annoncer cette bonne nouvelle aux juifs que si, d’une part, les païens montrent ce qu’est la grâce qui leur est faite, d’autre part, si on atteste que la grâce faite aux juifs dépasse encore celle faite aux païens ! Certes, il y a eu chute, il y a un rejet, mais un rejet qui, depuis Jésus, ne peut plus être définitif: il est forcément partiel et temporaire. Et Paul montre qu’il conçoit son ministère sous l’aspect eschatologique de la conversion des juifs(2).

Si Dieu a voulu que la ‘’chute’’ d’Israël permette l’annonce du salut aux païens, Il attend que ce salut des païens produise ‘’une jalousie’’ d’Israël qui conduise tout le peuple à se convertir à nouveau vers leur Dieu qu’ils reconnaîtront en Jésus-Christ. Cette «jalousie» ne peut venir que du fait qu’ils verront chez les païens des signes, des expressions, des manifestations de la grâce de Dieu qui les convaincront brusquement de l’excellence de la Révélation en Jésus-Christ; c’est-à- dire que l’œuvre de la grâce, chez ces païens, est en définitive plus extraordinaire encore que celle qu’ils ont vécue au cours de leur mille deux cents ans d’histoire ! Ils deviennent jaloux du Bien que Dieu fait par la médiation des païens... Et cela doit plonger les chrétiens dans la consternation ! Car si les juifs refusent toujours Jésus-Christ, c’est qu’ils ne sont pas émus de jalousie à la vue de ce que sont les chrétiens.

La totale responsabilité du refus de Jésus par les juifs tient exclusivement à ce que sont les chrétiens et les Eglises chrétiennes. Si les chrétiens avaient manifesté devant les juifs une vertu supérieure à celle qui peut venir de l’observance de la Loi(3), une sainteté, une pureté de mœurs devant quoi il n’y aurait eu qu’à s’incliner, une pureté dans l’adoration du Seigneur sans que s’y mêlent de rites païens, de croyances enfantines, de confusions (que j’appellerais idolâtres), s’ils avaient agi selon un amour complet du prochain, s’ils avaient vécu selon la loi royale de la Liberté. acquise en Christ, sj les sociétés dites chrétiennes avaient été pour tous des modèles de justice, personnelle, sociale ou politique, alors, sans aucun doute, la prophétie de Paul, correspondant au dessein de Dieu, se serait réalisée: les juifs, convaincus par cette vie-là, auraient reconnu en Jésus le Messie qui avait changé le cœur des hommes et, à partir de cette conversion du cœur, qui avait produit une transformation du monde.

Mais, au lieu de cela, qu’avons-nous montré, nous chrétiens(4)? Des mœurs incohérentes et souvent méprisables, des sociétés de conquête, de puissance, d’avarice, des haines entre chrétiens et un triomphe général de l’injustice. Et tout particulièrement à l’égard de ce peuple juif, les sociétés chrétiennes ont abondé en persécutions et injustices, elles ont vécu dans une haine du juif, qui est incompréhensible à simple vue humaine et qui n’est provoquée que par le fait que ce peuple de la fidélité reste un témoin insupportable de l’infidélité chrétienne. Alors, bien loin d’«émouvoir de jalousie» (pour faire mieux que les chrétiens et reconnaître que ce «mieux» venait de Jésus!) les juifs, l’exemple de nos vies et de nos sociétés a été un contre-témoignage constant qui ne pouvait que les rejeter loin de Jésus !. Les juifs n’avaient vraiment aucune raison de se convertir et de venir vers ce Messie ! Lorsque cette reconnaissance se produira, à la fin des temps, ce sera d’une part une si forte action du Saint-Esprit que l’Église redeviendra l’Église du Christ en vérité, que chacune de nos vies sera changée (en un clin d’œil, nous serons transformés) et, en même temps, le peuple juif reconnaîtra son Messie. En attendant, le retard à la rencontre entre les juifs et Jésus le Messie est le fait des chrétiens et de nos Eglises. En attendant... Voici donc que la mise à l’écart temporaire du peuple juif a permis la prédication de l’Evangile dans le monde et amène les païens à reconnaître dans le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Jésus, le seul vrai Dieu, l’Unique. «Par leur chute, le salut a été ouvert aux païens, l’amoindrissement de leur rôle a été la richesse des païens. »


Israël avait bien été mis sur la voie de l’Evangile, il s’en est écarté, et cet écart provoque l’explosion de l’Evangile vers tous les païens. Alors Paul pose non pas la question : «Que va-t-il se passer quand Israël retrouvera la voie de l’Evangile ? », mais beaucoup plus loin : «Que va-t-il se passer quand il va se trouver en plein cœur de l’Evangile?» Leur «réintégration », c’est-à-dire, quand, dans ce monde qui a été atteint partout par la bonne nouvelle du Christ Rédempteur et Seigneur, le peuple juif va être réintégré dans la place qu’il avait occupée au début de l’histoire de l’élection, au cœur même de la Révélation !

Car tel est bien le sens de cette réintégration(5)! Leur éloignement a engagé Dieu dans la voie de la réconciliation avec toute l’humanité, passée, présente, future. Alors que sera leur propre réconciliation? Quel miracle quand Israël cessera d’être un « peuple rebelle et contredisant»! (X, 21) Ce sera proprement, dit Paul, la vie d’entre les morts! (v. 15). L’achèvement de l’œuvre rédemptrice de Dieu, c’est la «vivification» totale. Ce mot de vivification (que Maillot traduit: la vie surgissant de la mort) n’est pas tout à fait identique à celui de résurrection. Ce serait, d’après certains commentateurs, un terme rabbinique exprimant l’ultime réalisation de l’amour de Dieu, le triomphe indiscutable du Vivant sur l’Empire de la mort. Pour nous, le Père a fait remonter Christ d’entre les morts et il a ainsi manifesté sa gloire. Mais il faudra que cette gloire éclate dans tout l’Univers et nous le confessons lorsque nous disons que Jésus est «le premier né d’entre les morts », que sa résurrection est la défaite finale de la mort. La conversion d’Israël, recevant et reconnaissant son Messie, dégagera la résurrection universelle et, lors de cette résurrection, apparaîtra moins le jugement que le rachat du monde entier par Dieu donnant son Fils. Il faut bien souligner, je crois, que la résurrection n’a pas pour but et pour fin le jugement, la séparation des «bons» et des «méchants» et l’envoi des méchants en enfer.

C’est aussi le sens du texte de l’Apocalypse quand nous voyons la totalité du peuple d’Israël rassemblé en premier lieu devant l’Unique et, derrière eux, l’immense foule que l’on ne pouvait compter appartenant à tout peuple, toute tribu, toute langue de toute la terre (l’Eglise) (Apoc. VII, 4-10).

La résurrection a pour fin la «Jérusalem céleste », le triomphe de la vie et l’anéantissement des puissances de mort, donc de la mort elle-même où ceux qui auraient dû être damnés sont en définitive graciés(6).

Cette réconciliation par la mise à l’écart d’Israël et ce surgissement de la vie d’entre les morts lorsqu’Israël sera réintégré rappellent, exactement, ce que dit Paul en V, 10: «Si nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison, étant réconciliés, nous serons sauvés par sa vie (sa résurrection). »
Ce passage de la mort à la vie ne concerne pas seulement le sort final d’Israël, déjà assuré de la Vie par «la réintégration », mais le salut et la vie de toute l’humanité. (Ce rapprochement de V, 10 et XI, 15 montre, une fois de plus, que nos trois chapitres ne sont en rien une parenthèse ou une adjonction postérieure!) L’abaissement du Serviteur, la mort du Christ, la mise à l’écart d’Israël, ont déjà réconcilié le monde. A plus forte raison, son relèvement sera le Salut ! Relèvement accompli dans la résurrection du Christ, entrevu seulement dans le cas d’Israël... entrevu, comme nous le dit l’Epitre aux Hébreux pour la nuée des témoins portés par la Foi, Abel, Noé, Abraham, Isaac, Jacob. "C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises, mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre." (Hebr. XI)

"Ressuscité, le Christ nous donne accès, dans le secret de la foi, à sa victoire finale. Immergé dans une histoire qui dure encore, Israël continue à porter le poids du péché du monde, en attendant son relèvement, qui sera celui de l’humanité. " (Remaud, op, cit.).


Ainsi le peuple d’Israël reste un peuple unique et singulier ! Il est le porteur de cette promesse d’un monde nouveau et, à ce sujet, W. Visscher souligne ceci Dieu a implanté dans l’âme juive le désir de changer l’état misérable de l’humanité en une condition heureuse et juste. Cela est lié à la promesse du « rétablissement de toutes choses » dans la justice et la vérité de Dieu. Mais c’est cette promesse qui a créé une volonté. (Ce qui explique la fréquente participation de juifs dans des mouvements révolutionnaires, avec la volonté d’établir de suite sur terre le royaume de Dieu...) Il est fréquent que des prises de position juives rappellent celle des millénaristes, surtout lorsque un juif cesse d’être un croyant fidèle. La justice sociale de certains prophètes prend la place de l’attente du royaume que Dieu établira. Mais ce fait même, cette «particularité », expliquent que les juifs ont beaucoup de difficulté à croire que Jésus soit le Messie; que le pauvre Crucifié soit en réalité le rédempteur glorieux. L’argument habituel est en effet : "Nous ne voyons pas que Christ ait changé le monde." Or, il est bien prophétisé que la venue du Messie produira une mutation de l’univers et de la société humaine en particulier. Rien n’a changé. Le glissement qui se produit alors est que l’on attend un changement matériel et visible. Or, il s’agit beaucoup moins de changer ces conséquences matérielles que le cœur de l’homme! C’est de l' « abondance du cœur que la bouche parle» ; on ne fera pas porter de bons fruits à un arbre dont la racine est pourrie: l’important c’est de changer le cœur, la racine, etc. Cela est le seul commencement possible d’une nouvelle création. Mais... cette foi dans ce changement du cœur ne peut être acquise que par le témoignage chrétien.

Je sais que cette thèse que j’ai expliquée à plusieurs reprises provoque souvent le scandale. Je ne puis reprendre ici tous les textes où il est question de damnation et dont j’ai montré qu’il s’agit soit de paraboles servant d’avertissement et dont on ne peut faire une pièce d’une dogmatique Soit d’une visée qui concerne ce qu’il y a de mal en tout homme (ce qui est condamné à disparaître) et non pas cet homme même. On sait bien que commettre un vol ne fait pas de l’homme un voleur. Par ailleurs, si le salut a lieu par grâce, cela concerne évidemment ceux qui auraient mérité une condamnation. On gracie un condamné, pas un innocent! Je Suis venu pour sauver les pécheurs et non les justes ! Evident !

Nous dirons donc, avec Paul, que Dieu a commencé son œuvre par les juifs, et il achèvera son œuvre également par les juifs. Lorsqu’ils reconnaitront leur Messie, alors se produira la venue du Royaume et le triomphe de la Vie, la restauration de l’univers! Ainsi nous pouvons dire que c’est l’incrédulité des juifs (et leur recherche de moyens humains remplaçant l’acte souverain de Dieu) qui retarde cette venue. Est-ce alors leur «faute»? Non, car ils ne peuvent se convertir que si l’Eglise et les chrétiens présentent déjà sur terre le Royaume des cieux; s’ils voient clairement que la foi au Christ.., accomplit le changement total de l’homme. Or, nous avons rappelé plus haut que l’image donnée aux juifs par les chrétiens ne peut que les écarter de Jésus et non les convertir ! Par conséquent, la lourde responsabilité du retard dans l’accomplissement du projet de Dieu incombe aux chrétiens, qui font obstacle à la foi des juifs, et à eux seuls. V. 16-24 — Dans ces versets impressionnants et remarquables, Paul revient au privilège (jamais supprimé) du peuple juif ! Et il va expliquer qu’en réalité le christianisme est un rameau du peuple juif. Lorsqu’il parle ici des prémices (probablement allusion à un rite : lorsqu’on faisait du pain, on prélevait une part de la pâte, les prémices, dont on faisait un gâteau présenté comme offrande à l’Eternel. Nombres XV, 20-21, Lévit. XXIII, 10-17), celles-ci ne sont pas, pour une fois, Jésus-Christ mais Abraham et Isaac comme le montre le reste du texte : c’est la part première de l’œuvre qui est offerte à Dieu pour que tout le reste puisse être « reçu» de Dieu et, alors, consommé par les hommes. C’est bien Abraham le premier homme réservé par Dieu et « voué» à Dieu et qui, de plus, offre en prémices son fils Isaac ! Si les prémices sont ainsi saintes (parce que la part de Dieu), les branches le sont aussi. Donc, tout le peuple d’Israël est sanctifié.

Il y a eu des branches retranchées, c’est certain, par Dieu même. Bien des prophètes nous le disent! Ainsi Jérémie: le peuple juif est d’abord un peuple admirable. "Olivier verdoyant, remarquable par la beauté de son fruit, tel est le nom que t’avait donné l’Eternel (mais peux-tu rester dans ma maison, où se commettent des crimes ?) au bruit d’un grand fracas, il l’embrase par le feu, et ses branches sont brisées." De la place est donc faite sur ce tronc dont les branches ont été arrachées, et l’on arrive, alors, à la grande image de la greffe : de l’olivier franc et de l’olivier sauvage !L’olivier franc est celui qui donne des olives à huile, de bons fruits.

Un certain nombre d’auteurs se sont moqués de Paul qui ne connaissait vraiment rien à l’agriculture (par exemple Lietzmann), parce que la greffe se fait toujours en sens inverse : sur un arbre sauvage, on greffe un rameau, une petite branche de l’arbre cultivé, de l’arbre qui porte les bons fruits. Pour l’olivier, c’est la même chose : on greffe de l’olivier franc sur de l’olivier sauvage. Certains auteurs scrupuleux ont même, lors de leurs voyages, cherché s’il n’y aurait quand même pas des pays, en Grèce par exemple ou en Asie Mineure, où l’on pratiquerait cette «contre-greffe »...

Bien entendu, ils n’ont pas trouvé.
Mais, pour éclairer vraiment le sens, il suffisait de «lire» le texte complètement pour s’apercevoir que Paul a recours à une inversion étonnante qui se dévoile à la fin de ce paragraphe. Au v. 24, il est dit, en effet, que nous, païens, nous appartenons selon notre nature (Kata Physin), à l’olivier sauvage; les juifs, (le même, appartiennent, Kata Physin, à l’olivier franc. Mais nous avons été greffés, contrairement à la nature (Para Physin) sur l’olivier cultivé (franc). Car le texte dit bien: contrairement à la nature et non comme en beaucoup de traductions: contrairement à ta nature: c’est la greffe qui est faite «contre nature » ; elle ne va pas contre la nature de l’olivier sauvage ! Greffe faite contre nature, c’est-à-dire contre les lois de la botanique et de l’arboriculture ! Visscher n’ignore pas que cette parabole est "monstrueuse" mais, justement, c’est en cela qu’elle est pleine de sens ! Cet acte est non celui d’un technicien mais celui de Dieu. Et ce que Dieu a fait n’est pas conforme à la nature des choses mais acte de la grâce et de la liberté de Dieu, destiné à rabattre l’orgueil des chrétiens !

L’olivier franc, lui, d’abord, portait de bons fruits, non point parce qu’il était naturellement bon mais parce qu’il était choisi par la grâce de Dieu dès ce moment, il pouvait porter de bons fruits. II ne représente donc pas, dans l’Histoire, la nature et ses lois mais la grâce et la liberté de Dieu ! Donc, l’acte de Dieu qui fait cette greffe des païens sur le tronc d’Israël est un acte non pas selon la nature mais contre nature ! Et Paul ne se trompe nullement !

Mais, dans cette comparaison, il n’y a pas que la greffe qui soit étonnante ! Il y a l’ "affaire" de la racine. Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte. Ce n’est pas très clair ! C’est que, dans la Bible hébraïque, il y a toute une théologie de la racine. La racine n’est pas seulement la part de l’arbre enfoncée dans la terre et qui y puise le «suc» nourricier, c’est une sorte de force qui pousse à la production de la feuille de chaque rameau, c’est donc, dans le même mot, la racine telle que nous l’entendons mais aussi la tige ou encore le tronc.

Nous avons déjà dit (d’après tous les hébraïsants dont j’ai lu les travaux) que les juifs ont un mode de penser global. Mussner fait valoir par exemple que le mot Yad signifie main mais peut aussi signifier bras. Regel: pied... jambe; et, très important, Rabbim veut dire littéralement «beaucoup », mais aussi : tous et correspond en fait à notre tous. Il faut relire les textes des Evangiles dans cette lumière quand il y est traduit que "beaucoup seront sauvés..."

Ce n’est donc pas littéralement la racine qui porte les païens greffés, mais bien le tronc. Ce qui implique d’abord que le tronc subsiste en tant que tel ! La racine, ce seraient les patriarches. Mais le tronc, c’est Israël; l’Israël du temps de Paul et aussi de notre temps ! C’est Israël qui reste l’olivier donneur de fruits (elaia, Kallie-laios). Et c’est le paganisme qui est l’olivier sauvage. Dieu n’ennoblit pas ce sauvage en greffant sur lui des branches de l’olivier franc c’est le contraire ! On doit donc dire que c’est « contre nature» que nous sommes devenus disciples de Jésus et croyants de ce Dieu unique. Ce qui, d’ailleurs, suppose que nous rejetions totalement de la théologie l’idée d’une nature bonne et d’une sur-nature (religieuse) qui la dépasse et la complète. Cela est décisif pour une compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et la grâce ! Donc, nous apprenons dans cette parabole que nous, chrétiens, nous, Eglise, nous ne sommes que des greffons, des «pièces rapportées» (comme dit A. Maillot dont nous avons suivi beaucoup des ana lyses dans ce qui précède). Nous sommes de mauvaise espèce par nature; nous ne portons pas de fruits à la gloire de Dieu selon nos œuvres; nous sommes implantés dans le peuple saint (qui le reste envers et contre tout). Donc, nos fruits et notre huile ne viennent pas de nous mais bien de la moelle (plutôt que graisse ! ) de l’olivier premier et franc. Et, comme le rappelle Maillot, cela marque une fois de plus une certaine identification, faite par Paul, entre Jésus et Israël. (" Il y a toujours dans le peuple du Christ quel- que chose du Christ lui-même », selon Godet.) Cela rappelle la parole de Jésus sur le cep et les sarments... Le juif reste juif d’origine, nous, nous ne tenons au tronc «que» par la foi ! Dès lors, nous avons constamment à nous rappeler que, si Dieu a pu être si sévère envers son peuple et a pu couper quelques branches, combien plus il sera sévère pour nous si nous commettons les mêmes erreurs qu’eux ! «Ne t’abandonne donc pas à l’orgueil, mais crains. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus. » (v. 20-21). Et cela justifie entièrement la lecture faite par K. Barth appliquant tout cela à l’Eglise.

Si l’erreur des juifs a été — nous avons essayé de le montrer — l’orgueil d’être le peuple élu et l’appropriation de l’élection, alors nous devons nous demander ce qu’il en est maintenant du statut de l’Eglise et des chrétiens.


Nous apprenons ici que nous ne sommes pas une Eglise per se, subsistant envers et contre tout, et lorsque nous considérons les énormes déviations de toutes les Eglises, de toutes les démonstrations, nous devons honnêtement nous poser la question: est-ce que devant Dieu nous existons encore ? Lorsque nous assistons, dans mainte Eglise, à un rejet, parfois à une haine du peuple juif et d’Israël, nous devons honnêtement nous poser la question: sommes-nous toujours greffés sur le véritable tronc ? «Ne regarde pas le juif de haut, mais crains ! »

Quand je vois des chrétiens passionnés pour les Arabes et l’islam rejetant, accusant sans cesse Israël, y a-t-il encore là une parcelle de vérité chrétienne ? A-t-on conservé la moindre idée de notre situation de corps et d’hommes greffés sur le «vieux tronc d’Isaïe »? Rien de plus que greffés, et recevant, de ce tronc-là, la nourriture qui s’exprime dans nos œuvres, nos cultes, notre théologie... Cela scandalisera. Il faut alors revenir au début: à eux, les juifs, appartiennent l’adoption (à nous aussi, adoptés, après eux), les alliances (la nôtre dérivant de la leur), la Loi (car notre éthique dérive de la Loi) et le culte, et les promesses, et les patriarches (IX, 4-5)... Tout cela est notre patrimoine commun et notre Sauveur est né d’eux. Et le Seigneur est leur Seigneur! Tout cela étant aujourd’hui vrai. Derrière la métaphore de Paul, il y a une théologie: le seul peuple de Dieu est composé d’Israël et de l’Eglise. Israël et l’Eglise ne sont pas juxtaposés comme deux grandeurs indépendantes l’une de l’autre : l’Eglise, issue des païens, est greffée sur le tronc d’Israël. Ils sont liés l’un à l’autre dans l’histoire du salut : Israël n’a nullement été relayé par l’Eglise Dieu n’a pas planté à côté de l’olivier franc un deuxième olivier franc, au contraire : il n’y en a qu’un ! Et les branches provisoirement retranchées seront de nouveau greffées à la fin (v. 24) «selon leur nature» cette fois ! Ce qui implique que, dans notre «entre temps », ces branches sont gardées sans être desséchées ni brûlées (Mussner). En revanche, si l’Eglise prétendait continuer à vivre en se séparant d’Israël (ce qu’elle a, hélas, si souvent fait !), elle se couperait de sa racine et ne pourrait que se flétrir.
C’est pourquoi Karl Barth a dit, à juste titre, qu’il n'y a pas de véritable œcuménisme sans Israël, si bien qu’ "à la fin" tout sera de nouveau en ordre, c’est-à-dire sauvé.
Cette façon qu’a Paul de tout penser par rapport à la fin, dans une vue eschatologique, comme nous l’avons dit, exclut ls jugements actuels sur telle ou telle exclusion, tel rejet, tel refus, car ces jugements actuels conduisent à figer le plan salutaire de Dieu. Il faut tout penser par rapport à cette fin.

Notes
1. L’exemple décisif de cette confiance et de cette remise à la fidélité de Dieu nous est donné par Jésus sur la Croix lorsqu’il crie le terrible « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » Mais, dans ce cri, il y a aussi sa foi car d’une part il ne récuse absolument pas ce Dieu, d’autre part il Le déclare toujours « sien » Mon Dieu. Ce Dieu qui est envers et contre tout pour Moi
2. Ce qui exclut, d’une part, la recherche de conversion d’un juif en particulier, d’autre part, la controverse pour essayer de convaincre. Nous verrons plus tard quel est le type de relations que chrétiens et juifs peuvent avoir
3. J’ai souvent donné en exemple le don de la dîme: donner la dîme de ses revenus, c’est l’application de la Loi. Si la grâce est infiniment supérieure à la Loi, alors les chrétiens doivent donner infiniment plus que la dîme Et s’ils ne le font pas, qu’au moins ils appliquent la Loi
4. Sur les causes de cette mutation voir J. Ellul, La Subversion du Christianisme.
5. C’est aussi le sens du texte de l’Apocalypse quand nous voyons la totalité du peuple d’Israël rassemblé en premier lieu devant l’Unique et, derrière eux, l’immense foule que l’on ne pouvait compter appartenant à tout peuple, toute tribu, toute langue de toute la terre (l’Eglise) (Apoc. VII, 4-10).
6.Je sais que cette thèse que j’ai expliquée à plusieurs reprises provoque souvent le scandale. Je ne puis reprendre ici tous les textes où il est question de damnation et dont j’ai montré qu’il s’agit soit de paraboles servant d’avertissement et dont on ne peut faire une pièce d’une dogmatique Soit d’une visée qui concerne ce qu’il y a de mal en tout homme (ce qui est condamné à disparaître) et non pas cet homme même. On sait bien que commettre un vol ne fait pas de l’homme un voleur. Par ailleurs, si le salut a lieu par grâce, cela concerne évidemment ceux qui auraient mérité une condamnation. On gracie un condamné, pas un innocent! Je Suis venu pour sauver les pécheurs et non les justes ! Evident!



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